INTERVIEW DE SYLVAIN TAKOUÉ AVEC AFRIQUE MAGAZINE NEWS : Une ou deux Chine(s) ? L’Histoire des tensions entre la Chine et Taiwan.

Une ou deux Chine(s) ? L’Histoire des tensions entre la Chine et Taiwan.

 

  1. Taiwan est l’une des questions les plus sensibles pour la République Populaire de Chine. Depuis la fin des années 1940, les relations entre la République de Chine (Taiwan) et la République Populaire de Chine (RPC) ont connu plusieurs moments de tension. Quelle est la véritable origine de ce conflit? Pourquoi la Chine a-t-elle revendiqué Taïwan ?

Sylvain Takoué : Merci pour cette question. Elle est très importante à poser, pour bien situer les choses dans leur contexte historique. Cette question, vous me la posez parce que je suis l’auteur d’un récent livre intitulé Une seule Chine, n’est-ce pas ? Eh bien, voilà : ce livre aborde exactement l’épineuse question taïwanaise, à la fois sous l’angle de l’histoire de cette partie du monde d’Asie de l’Est, et sous l’angle de l’actualité qui sent le brûlis. Taïwan s’appelait autrfois Formose, un nom qui lui avait été donné par les Portugais. En 1894-1895, il y a eu la Guerre sino-japonaise, à propos de la Corée. La Chine fut complètement vaincue, et le traité de Shimonoseki, signé en avril 1895, lui imposa l’abandon de Formose et des îles Pescadores. Dans l’évolution des choses, et dans la lutte intérieure pour le pouvoir central, c’est en 1927-1930, que les communistes, sous la direction de Mao Tsé-toung, sont entrés en rébellion contre les nationalistes dirigés par Tchang-kai-tchek, et ont constitué plusieurs bases paysannes en Chine du Sud. La bataille de Huai-Huai, de novembre 1948 à janvier 1949, scelle la défaite complète des nationalistes.

En 1949, c’est la victoire des communistes qui entrent à Pékin en janvier, et proclament, le 1er octobre, la République populaire de Chine. Tchang Kaï-chek se réfugie alors à Formose (Taïwan) où il entend maintenir, en mauvais perdant, avec l’aide des Américains, et dans le contexte de la guerre froide commencée deux ans plus tôt, la fiction d’une légitimité du régime issu du Kouo-min-tang, son parti. Mais déjà en 1938-1940, Tchang-Kai tchek recevait le soutien d’aviateurs volontaires américains de C. Chennault, avec les fameux « tigres volants ». De même, en 1942, Tchang-kai tchek avait pour chef d’état-major, le général américain Stilwell, à Chongqing. Tout est donc parti, dans la question taïwanaise, du fait que Tchang-kai tchek se soit refugié, après sa défaite militaire contre Mao Tsé-toung, à Taïwan pour y former un Etat nationaliste et indépendantiste, qu’il a baptisé « République de Chine ». Notons à toutes fins utiles qu’à la fin de la guerre civile qui a eu lieu en Chine, entre 1927 et 1949, Taïwan est retournée sous le giron chinois, après avoir été annexée par le Japon. C’est important de le savoir. C’est pour cette raison, que la République populaire de Chine revendique l’appropriation de Taïwan. Au point 9 du préambule de la Constitution de la Chine populaire, Taïwan est même considérée comme « la terre sacrée de la Chine ». Cela veut tout dire de la légitimité de la Chine populaire à exiger la rétrocession de Taïwan. 

 

2. Les tensions entre la Chine et Taiwan se sont encore accentuées en 2022, avec le renforcement des liens de l’île avec les États-Unis – notamment après la visite à Taiwan de la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, Nancy Pelosi, début août. Durant son séjour à Taipei, Pékin a mené une série d’opérations militaires conjointes autour de l’île. Selon l’interprétation chinoise, si l’île cherche à obtenir l’indépendance, elle doit-être empêchée par la force. Vous croyez à une opération militaire chinoise à Taiwan? Si oui, ce sera un désastre pour Taiwan ou pour la Chine, ou du moins les deux côtés? 

Sylvain Takoué : Sachez d’abord que quand Mao Tsé-toung, vainqueur de la guerre civile, a créé, le 1er octobre 1949, la République populaire de Chine (RPC), pour pacifier et unifier tout le pays, y compris avec l’île de Taïwan, de son côté, l’intriguant généralissime Tchang-kai tchek s’activait pour fonder la « République de Chine ». Il avait le soutien des Etats-Unis d’Amérique, qui lui vendaient des rêves indépendantistes. Cela a fait la grande discorde entre la République populaire de Chine et les Etats-Unis. Mais en 1971, il y a eu une visite de Henry Kissinger à Pékin, pour régler cette dissension entre Mao Tsé-toung et Richard Nixon qui était alors le président américain. C’est après cela, que la république de Chine (l’Etat nationaliste de Taïwan) fut expulsée des Nations-Unies, où a été admise, le 25 octobre 1971, la Chine populaire qui siège désormais, et depuis ce temps, parmi les membres permanents du Conseil de sécurité. Pourtant, les Etats-Unis n’ont pas cessé, après l’ère Nixon, d’envenimer la situation en continuant à vendre le rêve indépendantiste à Taïwan. Si bien qu’après la mort de Tchang-kai tchek, Taïwan est restée dans cette logique américaine de l’indépendance, alors qu’elle est la terre sacrée de la Chine populaire.

Aujourd’hui, après un long temps de patience et d’efforts de rapprochement pacifique avec Taïwan, la Chine Populaire a dit que s’il fallait, en fin de compte, passer à la réunification par la force, cela se ferait ainsi, mais qu’elle privilégiait pour le moment l’usage du dialogue. Si jamais les choses devaient en venir à l’usage d’une opération militaire à Taïwan, presqu’à la façon de l’opération spéciale militaire de la Russie en Ukraine, je vous laisse imaginer les conséquences qui pourraient largement dépasser celles de l’Ukraine. La crise ukrainienne, et celle de la Palestine aujourd’hui, devraient faire tirer des leçons utiles aux Etats-Unis d’Amérique, qui instiguent tout cela.

 

3. Dans la période qui a suivi la guerre civile de 1949, les États-Unis se sont rangés du côté de Taiwan. En 1979, les Américains ont commencé à soutenir la politique « d’une seule Chine », c’est-à-dire reconnaître Pékin comme le gouvernement légitime de l’île. Du point de vue géopolitique, les États-Unis n’ont-ils pas utilisé ou soutenu Taiwan pour pouvoir affaiblir et neutraliser la Chine? 

Sylvain Takoué : C’est dans cette ambiguïté inqualifiable, que nagent à souhait les Etats-Unis. Le délire et la dérive d’envenimer à tout prix la situation entre la Chine populaire et son île de Taïwan, sont tels, chez les dirigeants américains dans cette affaire interne chinoise, que l’on se demande si le droit international existe vraiment à leurs yeux. Le faux-semblant, la duplicité, la ruse, la fourberie cavalière dont font preuve les Etats-Unis, en disent vraiment long sur leur degré de sincérité dans leurs propres valeurs de droit, de liberté ou de démocratie, diffusées dans le monde. C’est de la pure tromperie !

La question taïwanaise est, avant et après tout, une affaire intérieure de la Chine continentale. Mais parce que la montée économique et nucléaire extraordinaire de la Chine populaire fait peur aux fondements poreux de leur idéologie de l’ultra-libéralisme, les Etats-Unis sont dans tous leurs états, et fébriles, se montrent capable du pire pour fragiliser effectivement cette Chine montante, devenue la 2ème économie mondiale, et bientôt la première. Sachez que tout cela ne date pas d’aujourd’hui. Car, il faut noter qu’après la double-période du « Break up of China » (la mise en pièces de la Chine), dont les Etats-Unis avaient pris activement part, qui avait commencé en 1805, et est entré dans toute son ampleur en 1896-1899, les Etats-Unis sont passés aujourd’hui au « Bashing China » (dénigrement de la Chine), du point de vue économique. Donc, oui, du point de vue géopolitique, et même géostratégique, les Etats-Unis ont utilisé – et continuent d’utiliser – Taïwan pour affaiblir et neutraliser la Chine populaire, qui est sa plus grande terreur idéologique. Mais ils n’y réussiront pas.

 

4. C’est quoi le principe d’« Une Seule Chine » ? Quelle est sa signification dans la géopolitique mondiale actuelle ?

Sylvain Takoué : Le principe d’« une seule Chine » au monde, a été établi en 1979, par le secrétaire du Parti communiste chinois, Deng Xiaoping. C’était au moment il lançait la « politique de réunification pacifique », qui est progressivement devenue le concept d’ « un Etat, deux systèmes », en vigueur aujourd’hui à Hong-Kong. Puis ce principe a été adopté par le « Consensus de 1992 », qui reconnaît la République populaire de Chine, comme la seule et unique Chine à laquelle appartient le détroit de Taïwan. Ce consensus de 1992 est un accord établi entre la République de Chine et la République populaire de Chine, et qui statue que la Chine continentale et Taïwan appartiennent à une « seule Chine ». Malheureusement, selon que cela les arrange ou pas, les Etats-Unis d’Amérique soufflent le chaud et le froid avec ce principe clair. On ne sait pas quelle est cette démangeaison à guerroyer à travers le monde, dont se sont toujours piqué les Etats-Unis. On avait pensé que leur guerre du Vietnam leur avait donné la leçon de leur vie. Mais non ! Ils sont toujours à courir souffler sur des braises un peu partout. En Irak, un mensonge grossier, forgé contre Saddam Hussein, sous l’équipe de Collin Powell, a donné une « raison » aux Etats-Unis de descendre le régime irakien dans la gadoue, et de laisser le pays dans le chaos. Après, ce fut le tour du guide libyen, Mouammar Kadhafi, dont le pays devenu apocalyptique, a été laissé en lambeaux, dès sa tragique disparition. Puis, voilà ce qu’est l’Ukraine, un vaste champ de ruine de guerre, à cause du fait que les Etats-Unis entendaient faire entrer ce pays russe dans l’OTAN, pour mieux regarder nez à nez  dans les affaires intérieures de la Russie, son autre grand cauchemar idéologique, après la Chine.

Qu’est-ce que cette madame Nancy Pelosi allait faire à Taïwan, en août 2022, si ce n’était pour légitimer, par ce voyage officiel, les désirs indépendantistes de Taïwan, et provoquer ouvertement la Chine continentale ? L’ONU ne voit pas tout cela ! Bien sûr, elle est aux ordres ! Et maintenant, on a la brûlante actualité du vieux conflit Israélo-palestinien, où sont plongées les mains américaines. Récemment, une information de source sûre nous était donnée sur une autre manœuvre américaine qui serait insidieusement en cours au Khazastan, pour sans doute ouvrir un autre front et élargir le conflit ukrainien contre la Russie. Bref, quel est cet Etat fédéral, se disant « grande démocratie », qui s’ingère dans les affaires intérieures des autres pays, et ne se contente pas d’être à sa place, c’est-à-dire sur « sa » terre américaine de  l’Ouest mondial ? Si l’on n’y prend garde, la question de Taïwan risquerait non pas seulement de confronter l’île à la Chine continentale, mais confronter aussi la Chine continentale aux Etats-Unis. Est-ce ce que veulent les Américains si provocateurs ?

Déjà, dans la crise ukrainienne, les Etats-Unis peinent à se mesurer directement avec la Russie. S’ils aiment tant faire la guerre, eh bien, qu’ils s’attaquent militairement à la Russie, et ils verront sa puissance de feu. Qu’en serait-il pour la question taïwanaise, avec la Chine continentale ? Non, il faut faire arrêter aux Etats-Unis ce jeu infecté de soufre. La sécurité et l’équilibre du monde en dépendent. Même s’ils ont une peur bleue de la nouvelle ère multipolaire, à laquelle travaillent la Chine et la Russie, il faut que les Etats-Unis comprennent que c’est une exigence des temps modernes. Le monde ne peut plus continuer à être sous la botte américaine, ni subir ses désidératas. Sur tous ces plans, je donne raison à la Chine continentale et à la Russie de travailler à faire apparaître enfin un nouvel ordre mondial, tenu par l’équité, le droit international, et le développement pour tous. 

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